The red umbrella
- Le Monde de La Binocle

- 24 mars 2022
- 5 min de lecture

Le vent s’était levé tout doucement au cours de l’après-midi, les feuilles virevoltaient quelques peu et retombaient sur le sol de manière lasse. Les voitures se pressaient au feu rouge, les piétons avaient le pas vif et Lucien, lui, tentait tant bien que mal de garder son calme tout en évitant que ses plans ne s’envolent.
Ce dernier bien trop fébrile butta contre la marche du trottoir et s’étala de tout son long. Quelle malchance, Lucien jura qu’aujourd’hui ne serait pas son jour. Et ce même s’il devait absolument être irréprochable pour sa présentation de seize heures, dont l’issue lui permettrait d’obtenir une prime afin de pouvoir s’offrir du matériel supplémentaire pour ses maquettes.
Lucien grommela, se redressa tant bien que mal, réajusta ses lunettes sur l'arrête de son nez, toutefois, au moment de se relever sous les yeux intrigués de certains passants alentours, deux de ses plans s’envolèrent.
Lucien poussa un cri désespéré et poursuivit sans grand espoir les plans qui hélas n’étaient plus. C’était fichu, adieu la prime, adieu ses maquettes, et sans aucun doute adieu son travail.
Lucien ralentit, puis s’arrêta et fixa un point invisible, il ne pensait pas un jour pouvoir revivre pire journée que celle de la perte de Magnus son Hamster alors qu’il n’était encore âgé que de cinq ans. Il ouvrit alors sa sacoche en cuir marron, plia les plans restant et les y glissa délicatement en essayant tout de même de limiter les dégâts.
Lucien pris le chemin inverse, de nouveau invisible parmi la foule pressée, attendue par ci, par là, un peu partout dans Paris.
Le coeur lourd Lucien se dirigeait vers ce qui lui semblait être sa potence, son dernier jour sur terre, sa patronne allait sûrement le licencier sur le champ et il ne pourrait qu’acquiescer car après tout, la perte du client serait dû à sa maladresse..
Pendant que Lucien ruminait de sombres pensées, la pluie qui avait commencé à bruiner depuis quelques minutes déjà se renforçait, et couvrait de ses gouttes les verres de la monture de Lucien. Il se demanda alors ce qu’il avait fait pour mériter ça, pourtant il n’avait pas oublié d’embrasser la chevalière que lui avait laissé son grand père pour lui porter chance ce matin là.
Soudain, il sentit un léger tapotement sur son épaule, il se retourna et tomba nez à nez avec une jeune femme brune, des yeux noisettes, des taches de sons parsemées sur son visage. Elle lui lança un sourire bienveillant qui lui permis d’apercevoir deux dents du milieu un peu plus grandes que la moyenne, lui seyant à souhait.
Elle lui fit signe de venir s’abriter sous la devanture d’un fleuriste, le salua gentiment et lui montra ce qu’elle avait en main. Lucien cru d’abord qu’il rêvait, mais il se rendit bien compte que non, la jeune femme lui tendait tout simplement ses deux plans, en encre et en papier. Ils n’étaient même pas abimés, et cela relevait sans aucun doute du miracle. Il observa la jeune fille avec un profond sentiment de gratitude.
Elle lui dit tout simplement que c’était un coup de chance, qu’elle avait dû être au bon endroit et au bon moment, et qu’elle était ravie de lui avoir épargné un licenciement. Elle lui adressa alors un dernier sourire, qui fit fondre le coeur de Lucien et s’en alla sous la pluie, son parapluie rouge à pois blancs se détachant de la grisaille parisienne et du mouvement à la fois mélancolique et décoloré de sa population.
Les jours qui suivirent parurent, longs, interminables, sans fin. Lucien errait dans les rues de Paris, ses cheveux fouettaient son visage, brouillant par moment sa vision. Il ne cessait de repasser devant ce fleuriste dans l’espoir peut-être de la voir, de la remercier une nouvelle fois, de l’inviter peut-être à prendre un café et d’apprendre à la connaitre.
Mais aucun parapluie rouge à pois blancs, seulement des gens fatigués, pressés, aigris. Les visages se ressemblaient tous, Lucien ne voyait plus que des personnages flous, des caractères sans visage, sans traits. Plus rien n’avait de sens, il cherchait son inconnue, dont il ignorait le nom, dont il ignorait tout.
Un après-midi, Lucien s’installa sur une chaise dans un jardin, il sortie un plan de maquette et commença à l’étudier, il ne vit pas le temps passer, les lampadaires éclairaient déjà son allée. Quand il s’en rendit compte, la nuit couvrait la ville depuis plusieurs heures, il était assez tard, il fallait qu’il rentre. Il remballa ses affaires, se leva et pris l’allée éclairée pour sortir du jardin.
Mais le parc était fermé, Lucien n’arrivait pas à y croire, il courra alors vers une autre sortie, sa sacoche rebondissant sur sa jambe, l’air glacial du soir mordant sa peau. Une ombre se dessinait au loin, il s’arrêta net, c’était elle. Il arrivait à la distinguer y compris dans la faible lueur des réverbères, sa silhouette ni trop petite ni trop grande, ses cheveux ébouriffés et son parapluie rouge à pois blancs. Elle tentait avec difficulté d’escalader le muret, mais sans grand succès.
Lucien essaya de ne pas l’effrayer en l’appelant mais la fit tout de même sursauter. Surprise elle le reconnu directement, elle éclata de rire au vu de la situation, car elle, s’était endormie pendant une lecture qu’elle disait passionnante. Elle l’invita alors à escalader à ses côtés. C’était leur seul moyen d’échapper au jardin, qui recouvrait à la nuit tombée un aspect lugubre, de plus la seule cabine téléphonique disponible dans l’enceinte du parc était hors d’usage.
Après avoir crapahuté, ils réussirent à sortir sous le regard éberlué des piétons qui passaient pile à ce moment là.
Hilares, grisés, ils se mirent à sautiller dans les rues de Paris, leurs chaussures résonnant sur le gravier, sa robe, à elle, virevoltant lorsqu’elle faisait le tour d’un quelconque lampadaire, ses lunettes, à lui, glissant sans cesse de son nez.
Quel heureux hasard c’était de s’être retrouvés, d’être de nouveau réunis comme par un coup du destin.
Ils arrivèrent Place Vendôme, les lumières des vitrines brillaient et se reflétaient dans leurs pupilles respectives, leur offrant un bout de spectacle d’un monde inaccessible, inabordable et sans doute inenvisageable. Ils étaient enivrés, la soirée était belle, froide certes, mais belle.
Lucien compris qu’il serait libre de l’embrasser, alors il lui pris délicatement la main, elle la lui serra en retour pour manifester son accord, et il l’entraina en plein milieu de la place.
Il pris alors son visage tacheté dans ses deux mains, le rapprocha du sien, et l’embrassa. Il lui sembla que milles feux d’artifices avaient explosé, que milles hirondelles s’étaient envolées, que milles cloches sonnaient et résonnaient dans tout Paris. Paris qui était bel et bien la ville de l’amour, il sentait qu’il ne pourrait plus jamais arracher ses lèvres à ces doux baisers. Il ne pourrait plus jamais se passer de son doux regard, de ses dents imparfaites pour d’autres mais parfaites selon lui.
Il compris que ses rêves ne se poursuivraient plus sans elle à ses côtés.
Lucien rouvrit les yeux, la lumière du matin éclaira le pied de son lit. Déboussolé, il observa autour de lui et aperçu sa chambre. Enfin, il compris.
Il compris que la jeune femme au parapluie rouge à pois blancs n’avait jamais vraiment existé, pourtant il savait qu’il la reverrait, car après tout, si elle il l’avait pu la rencontrer, c’était parce qu’elle était bien réelle, et cela ne pouvait être que dans ses rêves, à lui, Lucien.




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