Coeur de glace
- Le Monde de La Binocle

- 16 juil. 2022
- 3 min de lecture

J’ai longtemps pensé que j’étais apte à réaliser de grandes choses. Non pas par un soucis de narcissisme, bien au contraire. Je pensais simplement que je pouvais réussir ma vie sans passer par l’échec, en étant seulement bonne dans ce que j’entreprenais. Pourtant j’ai vite déchanté, en réalisant que finalement, rien ne serait jamais simple.
J’ai souvent eu le coeur gros, l’âme lacérée par des crocs de diamants pourfendant ma chaire tel des barbares sans scrupules.
Longtemps j’ai cru que je ne me relèverai pas, que les coups bien trop forts de ces lames d’acier m’entaillant le coeur me seraient fatal.
Il n’y avait plus rien à espérer, ni d’envie ni de volonté, je ne ressentais plus rien si ce n’est le désir que tout cesse. Or voilà, je ne comprenais pas pourquoi l’oeil hagard, le souffle court et le goût de mon sang perlant sur ma langue, je m’évertuais à survivre. Je ne comprenais pas pourquoi mon enveloppe charnelle pourtant tombée au plus profond des limbes, déchue, à l’orée du Styx s’efforçait à me secourir.
C’est qu’en réalité et je l’ignorais encore, il me restait une lueur d’espoir survolant les ténèbres dans lesquels je me trouvais.
Je me mouvais finalement au sein d’un décorum nécessaire au déroulement de la vie. J’appliquais tout ce qui était relatif à l’étiquette, au schéma primaire reliant l’homme à son existence.
Tout ce à quoi j’aspirais, tout ce que je pensais impossible à surmonter était le résultat d’un cérémonial, indécent certes, mais c’était ce que l’on pouvait appeler la vie.
Je comprenais que désormais tout ce par quoi je passais n’était qu’en fait un simple moyen pour l’homme de prendre en maturité.
L’échec qui me faisait tant peur, l’échec auquel j’avais été confronté plus de fois qu’il n’en fallait, qui m’angoissait, me saisissait à en vomir. L’échec qui faisait en sorte que mon corps se durcisse à son approche, à la simple appellation de son nom, l’échec qui me rendait fébrile et moins saine d’esprit qu’un fou.
J’étais hantée par la peur de l’insuccès plus que par l’insuccès lui-même, je n’osais même plus me regarder dans le miroir par peur de briller de nouveau. Le seul fait de réussir était pour moi comme impensable, ce n’était plus qu’une langue de feu s’enroulant autour de ma cage thoracique, se resserrant et m’étouffant petit à petit.
J’avais subi un enchainement de débâcles à taille humaine qui m’avaient hélas toutes emportés dans un malheureux naufrage.
Longtemps j’ai pensé que je ne pouvais faire face à tout cet écran de malheur qui se dressait devant moi et qui du bout du doigts semblait toucher le ciel à son tour hors de portée.
Mais c’est là que j’ai compris, que le plus difficile avait été de rester, de rester là où bon nombre aurait capitulé. Quand beaucoup succombe par manque de foi, d’autres demeurent intransigeants quant à leur volonté d’y arriver. Quand bien même le temps parcouru pour y arriver ait pris dix, quinze voir quarante ans de plus, l’essentiel c’est de finir par poser le pieds sans une once de regret et sans aucun regard en arrière.
Me voilà enfin arrivée à la lisière de ce chapitre, main dans la main avec ce temps qu'il m'a fallu pour y parvenir et qui doit être, sans aucun doute, le résultat d'un dessein précis.
Ainsi, s'il y a bien une chose à retenir, c’est qu' : une fois blessé, un coeur s'interdira de renoncer, car je doute qu’un coeur s'il est de glace puisse s’agenouiller pour demander grâce.




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