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Le nègre fondamental

  • Photo du rédacteur: Le Monde de La Binocle
    Le Monde de La Binocle
  • 26 févr. 2020
  • 5 min de lecture

Aimé Césaire ou le nègre fondamental



Aimé Césaire auteur, poète, dramaturge, figure emblématique martiniquaise et véritable « Potomitan » antillais. Césaire fut un grand homme, et bien que je sois une grande admiratrice de ses oeuvres littéraires, il est important de préciser de façon objective la portée de son travail à travers le monde.

Bien sûr vous devez vous demander, mais comment est-ce possible qu’un petit homme ou bien un « petit nègre » tel que lui (comme il aimait souvent le rappeler) peut-il avoir eu un impact sur la culture universelle ? En réalité, je ne vais pas vous mentir, Césaire s’est créé, il ne s’est pas forgé de personnage, il s’est fortifié à travers ses écrits, sa pensée et ses luttes.

Laissez moi vous en dire un peu plus.


Aimé Césaire, est né dans la commune de Basse pointe en Martinique à l’aube de la 1ère guerre mondiale le 26 juin 1913, lorsque mon cher et doux pays qu’est la Martinique n’était encore qu’une vulgaire colonie. Cet essayiste a pourtant eu un parcours « typiquement français » ce qui bizarrement pourrait surprendre bon nombre d’entre vous.

Pourquoi est-ce que je me dois de préciser « typiquement français » ?

A vrai dire c’est une situation assez cocasse, certaines personnes en général les moins cultivées ont tendance à penser que les départements d'Outre-mer sont encore des colonies ou bien n’appartiennent pas réellement à la France.

Cocasse n’est-ce pas ? Ne vous inquiétez pas, la plupart du temps ceux qui posent des questions aussi stupides que « Parlez-vous français ? Dans quoi dormez-vous ? Et comment faites-vous vos courses ? », eh bien soit je leur lance un regard méprisant (les antillais savent y faire), soit je leur dit tout simplement « Oh alors en général on s’exprime avec des signes, on attend qu’il pleuve pour pouvoir se baigner, et PLOT TWIST on a tendance à boire des noix de coco dans des cabanes perchées dans les arbres », ouais en général après ça les refroidit et ça met surtout fin à la conversation.

Revenons en à Césaire, oui oui, que de surprises, réaliser le parcours d’un étudiant français « what a big thing.. ». Non, ce qui s’avère différent de l’étudiant français moyen pour ne pas dire privilégié, c’est qu’Aimé Césaire a dû à une certaine époque quitter son île natale pour la « métropole » et rejoindre le lycée Louis Legrand à Paris en 1931.


C’est également à cette époque que notre cher poète va rencontrer Léopold Sédar Senghor, et d’autres étudiants noirs dont certains étaient issus de pays d’Afrique noire, c’est là que naît le journal « l’Etudiant noir » issu du bulletin des étudiants martiniquais. L’Etudiant noir apparait comme un tournant important dans la vie de Césaire car c’est là que va émerger le mouvement de la « négritude » vers 1935. La négritude, encore un terme à vous faire froisser vos petits bouts de nez, à vrai dire ce mouvement qu’est la négritude apparaît comme essentiel puisqu’il permet la liaison entre l’île qu’est la Martinique au continent qu’est l’Afrique. Rendez vous compte, l’esclavage et ceci est un fait a séparé des familles, des populations se sont retrouvées éloignées, des peuples se sont perdu de vue, et ne voilà pas que quelques siècles plus tard un jeune homme comme Césaire avec disons le une sacrée paire de corones, vient poser un aqueduc entre les Antilles et l’Afrique noire et crée ces retrouvailles au travers d'un simple journal. Le fait que le bulletin des étudiants martiniquais se soit transformé en l'Etudiant noir après l’arrivée de Césaire à sa tête, montre justement que ce dernier a voulu accentuer la place du monde noir au sein du concert des nations, il a montré l’intérêt de notre histoire, l’intérêt de notre culture auprès des autres existantes,(asiatiques, européennes, américaines). Césaire va donc apprendre à connaitre l’Afrique aux côtés de son ami Senghor, apprendre étant le bon terme car oui nous autres antillais avons été coupé de ce berceau culturel qu’est l’Afrique.

Les années passent, et le Césaire étudiant ne rentre pas en Martinique, non pas par envie, mais par manque de moyens, et c’est donc lors d’un voyage en Croatie qu’il renoue des liens avec et bien son île natale. Ce qui est super intéressant, c’est qu’à l’époque les gens ne pouvaient pas se permettre de voir leur pays aussi facilement qu’aujourd’hui, ils n’avaient pas d’ordinateur pour leur permettre de faire des skype, des FaceTime, et tout ça paraît logique. Et en fait dans le cas de Césaire c’est lorsqu’il a voyagé à l’autre bout du monde loin de chez lui, en observant l’horizon qu’il a découvert une île au large dont le nom à la consonance familière lui donne l’impression d’être « de retour au pays natal », et c’est donc par le biais de l’imagination, de la fiction qu’écloront les retrouvailles entre Césaire et son île aux fleurs, ainsi que la naissance de l’un de ses plus grands ouvrages :


Cahier d'un retour au pays natal

Ce qui est encore plus beau, c’est que Césaire avait une multitudes de facettes, il avait cette rage intérieure qui le transformait en un être incandescent survolté par le désir de combattre pour le peuple. Le peuple martiniquais d'abord, puis antillais, noir, les opprimés. Il agissait non pas comme l’abbé Pierre, je suis sûre que même lui vous dirait s'il était encore là, qu’il ne se voyait pas comme un homme sage, au contraire. Non Césaire avait une âme sans peur, il poursuivait non pas un idéal, mais une vérité.

Dans cahier d’un retour au pays natal, il dit « Et je lui dirais encore : ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir », des termes grandiloquents, vivants et réels.



Notez que Césaire a fondé avec d’autres militants la revue Tropiques pendant le régime de Vichy et ce non sans difficultés. Césaire a été la source d’André Breton pendant la guerre, ils se sont trouvés une fascination mutuelle équivalente à une muse intellectuelle réciproque., Césaire a été un homme qui a fait bouger les choses.

Aimé Césaire fut élu député pendant plus de 50 ans et non pas par volonté, il a été le résultat du soutient porté par la jeunesse qui se reconnaissait dans sa lutte et dans ses idées. Il a voté pour toutes les lois de progrès en lien avec la départementalisation des anciennes colonies, il va par son entreprise de poésie façonner un peuple.

Césaire n’a pas vendu la cause noire comme quelque chose qu’il fallait imposer, non au contraire Césaire a revendiqué notre droit d'être nous même, il a même dit un jour : « Nègre vous m’appelez, et bien nègre je suis, et ne le répétez pas mais le nègre il vous emmerde ».

Ce que j’apprécie chez cet homme, c’est qu’il a su utiliser des tournures péjoratives à notre profit, le terme nègre à toujours été utilisé pour rabaisser l’homme noir, idem pour celui de négresse. Or Césaire a démontré que puisque c’est ainsi que vous nous traitez, pourquoi devrions nous nous offusquer d’être qui nous sommes ?

Voilà ce qu’est le nègre fondamental, lutter pour ce qui est juste et continuer jusqu’à son dernier souffle comme cela a été le cas pour lui quand il s'est éteint le 17 avril 2008.


A l’heure actuelle je ne positionne pas ce combat comme le plus important mondialement, mais comme le plus nécessaire et sans doute le plus important à l’échelle de la communauté noire. Beaucoup d’entre vous ont dû se perdre il y a déjà quelques paragraphes, mais sachez qu’il est important de parler de ce combat. Césaire est l’exemple principal qui montre qu’il n’y aura sans doute pas de fin sans lutte, pas de fin sans défenseur de nos droits, de nos vies, de notre couleur et surtout de notre histoire. Le sujet est redondant, mais c’est un problème social, universel et qui fait barrage à nos vies. Ne laissons pas l’oeuvre d’Aimé Césaire sans suite, le travail d’André Aliker, Martin Luther King, Malcom X et bien d'autres.

Ne laissons pas notre histoire s’éteindre avec le goût amer d’avoir essayé de changer un monde meurtri sans avoir pu y arriver…


Votre dévouée La Binocle.


Song of the day : Wollan -Meryl


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